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Prix Nathan Katz pour Lina Ritter

Prix Nathan Katz pour Lina Ritter

 

NATHAN-KATZ-PRISS / PRIX NATHAN KATZ DU PATRIMOINE 2017

 

Remise du PRIX NATHAN KATZ DU PATRIMOINE 2017 dans l'Auditorium de la BNU de STRASBOURG le mercredi 12 avril 2017 à 18 h30

 

(Manifestation organisée avec le soutien de la BNU de Strasbourg, l'OLCA, l'Association Eurobabel, l'Académie des Siences, Lettres et Arts d'Alsace,

sous le patronage du Conseil Régional du Grand Est)

 

Double intervention de Louis Donatien Perin

 

I.  La place de Lina Ritter dans l'histoire et l'identité de Village-Neuf. 

 

Lina Ritter est la grande personnalité de Village-Neuf, cette jeune commune de pêcheurs créée au bord du Rhin, au XVIIe siècle, suite à la construction par Vauban de la forteresse de Huningue.

Lina est née à Village-Neuf le 18 mai 1888 dans une famille de maraîchers. Dès son enfance, la fillette fut marquée par le contact étroit avec la nature.

Très jeune, elle traversa une dure épreuve : son père, âgé de 29 ans, mourut brutalement, laissant derrière lui une petite orpheline de trois ans et une épouse éplorée qui restait seule pour diriger l'exploitation maraîchère.

 

Sa mère, qui se révéla être une femme courageuse, puisa dans la lecture la force d'assumer sa lourde tâche. Ainsi, dès son âge le plus tendre, Lina fut plongée dans ce monde des livres qui fortifia en elle le goût de vivre et le désir d'apprécier chaque cadeau de la nature.

 

Voilà comment Lina Ritter évoqua plus tard ce temps de grâce qui baigna son enfance : (cela est traduit de l'allemand, bien sûr)

 

"C'est ainsi que de la noblesse d'esprit la recouvrit,

Comme elle recouvrit notre maison et mes années d'enfance,

De celle dont la relation avec les esprits immortels

Devient une nécessité naturelle."

 

Et ailleurs dans son œuvre :

 

«C'est dans cette atmosphère sérieuse et austère, illuminée par des rayons surnaturels, que je grandis. Et je sais qu'au fond de moi, j'ai toujours été heureuse et qu'il n'y avait pas assez de portes et de portails pour réfréner mon exultation, chaque motte de terre, chaque brin d'herbe devenant le compagnon de ma joie de vivre.»

Après avoir fréquenté l'école communale de Village-Neuf, Lina poursuivit ses études dans des pensionnats à Saint-Louis et à Mulhouse. Elle prit ensuite des leçons particulières en latin et philosophie auprès du curé de Brinkheim. Auditrice libre à l'Université de Bâle, l'étudiante assidue acquit d'amples connaissances en histoire de l'art, ainsi qu'en littérature.

En même temps naissaient le désir et le besoin croissant d'exprimer ses idées et sentiments éprouvés en vers et en prose. C'est le début d'une œuvre littéraire importante qui compte des recueils de poésie et des récits, des pièces de théâtre et le roman couronné d'un éclatant succès qui raconte la vie de Martin Schongauer, publié à Dülmen en 1940.

 

A l'âge de 31 ans, Lina Ritter quitta son village natal. Elle épousa en 1919 Paul Potika, docteur en droit né en Alsace de parents allemands. Le couple s'établit d'abord à Ettlingen, puis à Baden-Baden et enfin à Fribourg-en-Brisgau, sans jamais perdre ses attaches avec l'Alsace et Village-Neuf.

 

Mais c'est le drame de la Seconde Guerre mondiale surtout qui eut pour Lina Ritter de lourdes conséquences. Comme l'a relevé Joseph Klein, inoubliable directeur de l'école de Village-Neuf et fervent biographe de l'écrivaine, l'attitude de méfiance au sein de son propre village natal fut durant de longues années incompréhensible. Chacun sait qu'à l'issue de ce conflit meurtrier, un profond sentiment "anti-allemand" a sévi en Alsace et Lina n'a pas échappé à cette animosité. Il a fallu beaucoup de patience et de ténacité pour que la population accepte de dépasser ses rancœurs et consente à reconnaître que Lina Ritter était restée profondément attachée à son village, et combien Village-Neuf pouvait être fier de compter parmi ses habitants cette écrivaine de talent.

L'exil forcé loin de son village natal fut une dure épreuve pour Lina. Elle exprima sa nostalgie en ces mots touchants adressés aux habitants de Village-Neuf :

         «La nostalgie de mon village des bords du Rhin m'habite

                            Jour après jour, nuit après nuit.»

 

Sa vie durant, Lina Ritter œuvra inlassablement à la compréhension et à la réconciliation entre son Alsace natale et sa terre d'adoption : l'Allemagne. Elle a écrit :

         «Je suis et serai toujours des vôtres

         Car je l'ai juré à l'heure du changement,

         Et que je voudrais tous vous associer

         A une seule et même œuvre : la construction de ponts.»

En fait, dès les débuts littéraires de Lina, Village-Neuf, rendit hommage à sa femme de lettres.  En 1911, le conseil municipal décida de dénommer la "Fröschengasse" : "Rittergasse". Lina Ritter exprima sa profonde reconnaissance en ces termes :

 

                            «C'est à mon village que vont mes prières

                   C'est à ma terre natale que je voudrais offrir le meilleur.»

 

Longtemps après, en 1884, sur proposition du maire René Flad, cette même rue fut nommée "rue Lina Ritter".

 

Les Villageneuvois ont toujours suivi avec intérêt la carrière de Lina Ritter. En 1953, quand a été joué le mystère en 5 actes "Hört, Brüder, hört !" (Écoutez, frères !) dans la cour du couvent du Mont Sainte-Odile, deux déplacements en car ont été organisés pour les habitants de Village-Neuf : 50 adultes ont pu assister à la première en langue allemande le 14 juin 1953, et 50 jeunes étaient présents le 13 juillet lors de la première en version française.

 

Ce qui fera dire à Lina Ritter :

«Hört, Brüder, hört !, la pièce de théâtre jouée au Mont Sainte-Odile, a été mon premier grand succès en Alsace après la dernière guerre. Les habitants de Village-Neuf ont assisté nombreux aux deux premières, ce qui m'a particulièrement réjouie.»

 

A l'occasion de son 90e anniversaire fêté en 1978, Lina Ritter reçut le diplôme de "Citoyenne d'Honneur" de Village-Neuf des mains du maire Joseph Schneilin. Cette distinction n'avait encore jamais été décernée par la commune.

Ce jour-là, Lina Ritter déclara malicieusement aux journalistes présents qu'il lui restait encore à écrire "la légende des légumes de Village-Neuf", c'est-à-dire la vie et les jours des maraîchers de son village.

 

Le 5 juin 1988, l'école maternelle fut baptisée "École Lina Ritter" en hommage à la vie et à l'œuvre de celle qui a fait honneur à son village.

 

Lina Ritter est décédée le 22 février 1981, à l'âge de 93 ans. Son corps a été porté en terre dans le cimetière de Village-Neuf, comme elle l'avait ardemment souhaité. 

II. Traduire et mettre en scène la pièce Peter vu Hagebach, de Lina Ritter.

 

En 1913, à l'âge de 23 ans, Lina Ritter publia son second drame historique, écrit en langue alémanique : Peter vu Hagebach.

Dans la production dramaturgique particulièrement étoffée de Lina Ritter (une quinzaine de drames et pièces radiophoniques), Peter vu Hagebach a connu le plus grand succès et a traversé le temps.

 

Dès sa création en 1913, la pièce fut jouée à Mulhouse, Colmar et Strasbourg, avant d'être répétée au château de Lichtenberg au début de 1914, mais sans qu'il n'y ait eu aucune représentation publique à l'époque puisque la plupart des comédiens furent appelés sous les drapeaux quand la Première Guerre mondiale éclata. Il existe néanmoins des cartes postales de l'événement, probablement prises pendant les répétitions, montrant différentes scènes du drame. Les rôles importants étaient tenus par des professionnels et les rôles secondaires par les gens du village de Lichtenberg.

 

Les reprises les plus remarquables eurent lieu après la Deuxième Guerre mondiale.

- durant la saison  1971-1972 au Théâtre Alsacien de Mulhouse (avec Tony Troxler dans le rôle-titre)

- en 1994 en plein air à Village-Neuf, pour 8 représentations.

- pendant l'été 2001 dans les carrières de la cimenterie d'Altkirch, par le Cercle Sainte-Cécile d'Aspach.

 

Ce drame populaire met en scène un personnage de l'histoire rhénane, ce fameux Pierre de Hagenbach, bailli despotique sundgauvien à la solde du bouillant duc de Bourgogne Charles le Téméraire. Personnage de prime abord peu sympathique mais tout de même attachant.

 

La question est : faut-il continuer à monter cette pièce au XXIe siècle ?

Certes, pour d'aucuns, la pièce a mal vieilli. Un spectateur dira que les caractères sont mal dessinés, un critique de journal trouvera que le prêchi-prêcha y abonde, de même qu'une sentimentalité aujourd'hui dépassée, un autre que l'intrigue dramatique manque de consistance.

Tout cela est peut-être vrai, mais il n'empêche que ce drame d'un autre temps est soutenu par une sincérité évidente.On peut le comparer à un vibrant chant d'amour pour l'Alsace que lance Annelé, la jeune héroïne de l'histoire (qui n'est autre que Lina elle-même, se rêvant en Jeanne d'Arc alsacienne). On trouve dans ses paroles un lyrisme flamboyant qui revient avec l'obstination d'un Péguy et la passion d'un Bernanos. En ce sens, le texte est captivant et d'une belle tenue littéraire.

D'autre part, l'époque choisie par l'auteur permet un parallèle avec une situation que notre région a connue à deux reprises : le temps de l'annexion, de la collaboration (Hagenbach apparaît comme un collabo de première). Mais aussi le temps de la résistance (Annelé est celle qui ambitionne de bouter les Bourguignons hors d'Alsace), et enfin le temps de la réconciliation après le sanglant règlement de comptes.

 

Alors, pour ma part, je dis : «oui, il faut continuer à proposer cette pièce aux nouvelles générations».

Mais, en nous adaptant à l'air du temps. Comme un grand nombre de nos bons auteurs alsaciens, Lina Ritter en réalité, ne figure à sa juste place dans aucune histoire littéraire : ni celle allemande, ni celle française.

Et la langue en est la cause, à mon modeste avis. Bien sûr, la langue allemande et le dialecte alsacien sont encore suffisamment pratiqués usuellement dans la région. Mais il faut reconnaître qu'une grande partie de la population n'a plus une connaissance littéraire approfondie de ces langages.

D'où la nécessité de traduire et d'adapter en français les œuvres des auteurs majeurs d'Alsace qui se sont exprimés dans ces idiomes.

Le mouvement est engagé : Nathan Katz a été entièrement traduit et publié par les Éditions Arfuyen, "La Veuve Tosca", le roman de René Schikélé a paru en français, le grand roman de l'auteur ludovicien Oskar Wörlé, Baldamus ou le Diable aux trousses, vient d'être édité par la Nuée Bleue, un professeur d'allemand traduit en ce moment le célèbre roman de Lina Ritter : Martin Schongauer, etc...

Pour le centenaire anniversaire de la création sur scène de Peter vu Hagebach, j'ai pensé que le temps était venu d'adapter cette pièce en français, afin de donner un lectorat nouveau à Lina Ritter et, dans la foulée, de faire entendre en français, au public d'aujourd'hui, ce texte de théâtre qui garde bien des mérites.

C'est ainsi qu'en 2010, en collaboration avec Patrick Keller, professeur d'allemand et directeur d'une troupe de théâtre, j'ai contribué à traduire en français le Pierre de Hagenbach.

 

Il ne restait plus qu'à monter le spectacle. Pour ce faire j'ai fédéré autour de ma troupe, La Compagnie du Lys, les groupes de théâtre amateur et certaines chorales de la région frontalière (en tout, une cinquantaine de personnes). Et c'est ainsi qu'à la fin juin 2013 nous avons présenté le drame historique de Lina Ritter, pour la première fois en français, dans la belle salle du RiveRhin de Village-Neuf.

Un beau retour, un siècle après son écriture, dans son village natal.

D'ailleurs, pour actualiser encore plus le propos, j'ai introduit le personnage même de Lina Ritter dans la pièce.

J'ai écrit un prologue, un épilogue et plusieurs intermèdes additionnels (sans évidemment "perturber" le texte original) afin de permettre au personnage de l'écrivaine d'être sur scène pendant toute la représentation, comme si elle était en train d'imaginer l'histoire et de l'écrire en même temps.

De ce fait, elle évolue - en pur esprit - au côté de tous ces personnages qui jaillissent au fur et à mesure de son imagination.

Pour clore l'aventure, nous avons publié aux Éditions du Lys, dans la collection bilingue Janus, le texte original et l'adaptation en français de Peter vu Hagebach.

Maintenant, ne se pose plus le problème de trouver le texte dans sa double version. N'importe quelle troupe - où qu'elle soit - peut monter le spectacle dans la langue qui lui convient.

 

J'éprouve une fierté certaine d'avoir donné, par delà le temps, une voix nouvelle à ma concitoyenne villageneuvoise, Lina Ritter.